Après le débat des chefs: l’emploi doit devenir le fil conducteur des choix du Québec

Après le débat des chefs: l’emploi doit devenir le fil conducteur des choix du Québec

Le Face-à-Face du 15 septembre a permis aux cinq principales formations politiques de confronter leurs visions sur plusieurs enjeux déterminants : le coût de la vie, la fiscalité, les services publics, l’itinérance, l’éducation, l’environnement et la capacité de l’État à répondre efficacement aux besoins de la population. Si les partis s’entendent sur l’importance de plusieurs défis, leurs réponses témoignent de visions et de choix politiques parfois profondément différents.

À titre de directrice générale d'un réseau d'organismes spécialisés en employabilité, une question centrale demeure pour moi en suspens : comment le Québec entend-il mobiliser les personnes, développer les compétences et soutenir les organisations nécessaires pour concrétiser les engagements proposés?

Car aucune vision économique, sociale ou environnementale ne peut se réaliser sans une vision cohérente de l’emploi. 
 

Des engagements différents, un défi commun

Qu’il soit question d’améliorer les services publics, de stimuler la productivité, de soutenir les entreprises, de lutter contre l’itinérance, de réussir la transition énergétique ou de mieux contrôler les dépenses publiques, le Québec aura besoin de travailleuses et de travailleurs qualifiés, d’entreprises capables de s’adapter et de services d’accompagnement accessibles.

Les positions exprimées par les partis renvoient donc toutes, directement ou indirectement, à trois grands défis: le développement des compétences, la mobilisation des talents et la capacité d’adaptation du marché du travail.

Or, ces défis ne peuvent pas être relevés uniquement par des mesures fiscales, des programmes généraux ou des objectifs de création d’emplois.

Derrière les statistiques se trouvent des personnes qui veulent intégrer le marché du travail, se réorienter, faire reconnaître leurs compétences, progresser professionnellement ou conserver leur emploi malgré les transformations en cours. Il y a également des entreprises, particulièrement des PME qui doivent recruter, intégrer et maintenir leur personnel sans toujours disposer de l’expertise ou des ressources nécessaires.

C’est précisément là que les organismes experts spécialisés en emploi jouent un rôle essentiel.
 

Agir en amont, c’est aussi agir en employabilité

Plusieurs chefs ont évoqué la nécessité d’agir en amont des problèmes sociaux. Cette volonté doit aussi se traduire dans les politiques d’emploi.

Une personne peut avoir besoin d’un accompagnement spécialisé bien avant de se retrouver durablement sans emploi ou en situation de grande précarité. Une intervention rapide peut permettre de prévenir une rupture professionnelle, de soutenir une transition, de développer des compétences ou de résoudre des obstacles qui risquent autrement de s’aggraver.

L’emploi ne règle pas à lui seul la pauvreté, l’exclusion ou l’itinérance. Toutefois, lorsqu’il est durable, adapté et accompagné, il constitue un puissant facteur d’autonomie, de participation sociale et de stabilité.

La plateforme électorale d’EMPLÉA propose donc de faire reposer l’accès aux services spécialisés sur les besoins réels de la personne plutôt que sur des catégories administratives trop rigides. Les services doivent pouvoir intervenir au moment où ils peuvent véritablement faire une différence.
 

Productivité et fiscalité : ne pas oublier le potentiel humain

Le débat a aussi opposé différentes visions de la fiscalité, de la gestion de l’État et du développement économique. Certains partis proposent de réduire les impôts ou la taille de l’appareil gouvernemental; d’autres privilégient des investissements publics plus importants ou une intervention accrue de l’État.

Au-delà de ces choix, une économie plus productive dépend d’abord de sa capacité à reconnaître, développer et mobiliser les compétences de sa population.

Le Québec ne manque pas uniquement de main-d’œuvre. Il doit mieux mobiliser les talents qu’il possède déjà.

Des personnes compétentes demeurent sous-représentées ou rencontrent des obstacles persistants sur le marché du travail. D’autres occupent un emploi en deçà de leurs compétences. Certaines doivent se requalifier pour suivre l’évolution de leur métier, tandis que des compétences acquises au Québec, à l’étranger ou dans des contextes non traditionnels demeurent insuffisamment reconnues.

Investir dans l’employabilité, la reconnaissance des compétences, la formation continue et les transitions professionnelles n’est donc pas uniquement une mesure sociale. C’est une stratégie économique et de productivité.
 

Des services publics efficaces passent par la reconnaissance de l’expertise

Le débat a également mis en lumière des visions différentes de l’organisation de l’État : renforcer la coordination gouvernementale, créer de nouvelles responsabilités ministérielles, réduire le nombre de structures ou réaffecter davantage de ressources vers le terrain.

Pour nous, à EMPLÉA, comme pour les organismes membres de notre réseau, une chose est claire : l’efficacité ne repose pas seulement sur la structure administrative choisie. Elle dépend aussi de la capacité du gouvernement à reconnaître et à mobiliser l’expertise déjà présente dans les communautés.

Les organismes experts spécialisés en emploi connaissent les réalités des personnes, des entreprises et des territoires. Ils peuvent repérer rapidement les besoins émergents, expérimenter de nouvelles approches et adapter leurs interventions.

Ils ne doivent donc pas être considérés uniquement comme des exécutants de programmes gouvernementaux. Leur expertise doit contribuer à concevoir, expérimenter, adapter et améliorer les politiques et les services d’emploi.

Ce partenariat doit être soutenu par des mécanismes permanents de dialogue et de co-construction, un financement stable, prévisible, adéquat et indexé ainsi qu’une reddition de comptes proportionnée et davantage orientée vers les résultats.
 

Accompagner les entreprises au-delà du recrutement

Les partis ont tous, à leur manière, présenté des propositions visant la croissance économique, la vitalité des régions et le soutien aux entreprises.

Toutefois, mes années d’expérience dans le domaine de l’employabilité me permettent de l’affirmer avec conviction : recruter ne suffit pas. Encore faut-il créer les conditions favorables à une intégration réussie, au développement des compétences, à la progression professionnelle et au maintien durable en emploi.

Une embauche réussie ne se termine pas à la signature du contrat c’est là qu’elle commence!
L’intégration, le développement des compétences, l’inclusion et le maintien en emploi exigent du temps, des pratiques adaptées et parfois un accompagnement spécialisé. Cette réalité est particulièrement importante pour les PME, qui ne disposent pas toujours d’une équipe complète en ressources humaines.

Les organismes experts spécialisés en emploi peuvent agir comme partenaires de proximité avant, pendant et après l’embauche. Ils contribuent à préparer les jumelages, à soutenir l’intégration d’une main-d’œuvre diversifiée, à adapter les pratiques et à prévenir les ruptures d’emploi.

Cette expertise doit être reconnue comme un levier concret pour les entreprises et pour le développement économique de toutes les régions du Québec.
 

Environnement, intelligence artificielle et transitions professionnelles

Les échanges sur l’environnement ont également révélé des approches différentes. Le Parti québécois, le Parti libéral et Québec solidaire ont insisté, selon des perspectives distinctes, sur la nécessité de maintenir ou d’accroître l’action climatique. La Coalition avenir Québec a reconnu les conséquences déjà visibles des changements climatiques et la nécessité de soutenir les personnes touchées. Le Parti conservateur a affirmé son appui à la lutte contre les changements climatiques, tout en contestant certains outils fiscaux employés pour y parvenir.

Quelle que soit l’approche retenue, la transition environnementale transformera des secteurs d’activité, des emplois et des compétences. Il en va de même pour l’intelligence artificielle, l’automatisation et les transformations numériques.

Ces transitions ne seront inclusives que si les travailleuses, les travailleurs et les entreprises disposent des moyens de s’y préparer.

Le prochain gouvernement devra donc investir dans la littératie numérique, la formation continue, la requalification et l’accompagnement des transitions professionnelles. Il devra aussi veiller à ce que les personnes déjà confrontées à des obstacles ne soient pas laissées en marge de ces transformations.

L’intelligence artificielle et la transition écologique doivent devenir des leviers de développement des compétences et d’inclusion, et non de nouveaux facteurs d’exclusion.
 

Les réponses qu’EMPLÉA souhaite maintenant entendre

Le débat du 15 septembre a permis de mieux comprendre les valeurs, les priorités et les choix proposés par les différentes formations politiques. Il reste maintenant à préciser comment ces orientations se traduiront dans les politiques d’emploi.

Nous avons déjà dévoilé la plateforme d’EMPLÉA en début de campagne. Nous invitons chacun des partis à prendre des engagements clairs autour des cinq priorités identifiées : 

  1. garantir l’accès aux services spécialisés en emploi au bon moment, selon les besoins réels des personnes;
  2. reconnaître les organismes experts spécialisés en emploi comme des partenaires stratégiques de l’État et de Services Québec;
  3. mobiliser tous les talents pour construire une économie plus productive et inclusive;
  4. faire de l’expertise spécialisée en emploi un levier pour les entreprises, particulièrement les PME;
  5. préparer ensemble le marché du travail de demain, notamment face aux transformations technologiques, environnementales et démographiques.

Le Québec dispose déjà d’un réseau d’expertise présent dans les communautés et capable d’agir auprès des personnes comme des entreprises. L’enjeu n’est pas de repartir de zéro, mais de donner à ce réseau la stabilité, la latitude et la reconnaissance nécessaires pour déployer pleinement son potentiel.

Investir dans les services spécialisés en emploi, c’est investir simultanément dans les personnes, les compétences, les entreprises, les territoires et la capacité économique du Québec.

Dans la suite de cette campagne, nous souhaitons donc entendre les partis non seulement sur les emplois qu’ils veulent créer, mais aussi sur les moyens qu’ils prendront pour permettre à toutes les personnes d’y accéder, de s’y maintenir et d’y progresser.

Car une économie forte ne se mesure pas uniquement au nombre d’emplois disponibles. Elle se mesure aussi à sa capacité de reconnaître et de mobiliser tous ses talents.

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